Au cœur du colloque organisé par la Mutualité française, en partenariat avec la Fondation Pierre Fabre et la Fondation Chirac, le trafic de faux médicaments a suscité bien des débats au sein de l’auditoire. Si l’Afrique en demeure le centre névralgique, l’Europe et la France sont également touchées via de nombreux sites Internet.
On connaissait le trafic de drogues, d’œuvres d’art ou d’armes. Il faut désormais compter avec celui de faux médicaments. Relativement méconnu en France, où le circuit de distribution est très encadré, ce trafic affecte particulièrement les pays en voie de développement, et en premier lieu le continent africain. Il s’agit, selon Aline Plançon, chef de l’unité Contrefaçon de produits de santé et crime pharmaceutique au sein d’Interpol, de «la nouvelle criminalité du XXIe siècle.» Réunis le 15 octobre, à l’occasion du colloque «Le trafic des faux médicaments, comment le combattre ?», professionnels de santé, intervenants humanitaires et experts de la lutte contre ce fléau ont dressé un bilan sans concession de la situation en Afrique et engagé des pistes pour y remédier.
En guise d’introduction, Jean-Pierre Davant, le président de la Mutualité française, a tenu à redéfinir la notion de faux médicament : «Un médicament contrefait ne soigne pas et peut tuer. C’est pourquoi la lutte contre les faux médicaments est une mission de santé publique dans des pays où les circuits de production et de distribution pharmaceutiques ne sont pas suffisamment contrôlés.» L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime ainsi que plus de 200 000 personnes meurent chaque année dans ces pays à cause de faux antipaludéens.
L’Afrique, plaque tournante d’un trafic mortifère
« Avec des frontières poreuses et une assurance-maladie inexistante, les pays africains sont des cibles privilégiées pour le commerce de faux médicaments, déplore le professeur Idrissou Abdoulaye, directeur général du Centre national hospitalier universitaire de Cotonou. Cette ville du Bénin fut le théâtre de l’appel de Cotonou lancé le 12 octobre 2009 par Jacques Chirac, dans le cadre de sa fondation, et première prise de conscience internationale pour lutter contre les faux médicaments.
A la clé, l’instauration d’un cadre législatif et réglementaire strict en matière de santé publique là où il fait défaut, le renforcement des capacités des personnels de santé dans la prévention des faux médicaments, la sensibilisation et l’information du public sur leurs méfaits… Signé par onze chefs d’Etat africains, cet appel a jeté les grandes pistes de réflexion et d’action pour un meilleur accès aux médicaments.
Améliorer leur accès, c’est aussi le credo de Célestin Kamanou Tawamba, président de Cinpharm, premier laboratoire de génériques au Cameroun. «L’Afrique demeure un désert industriel, constate-t-il, fataliste. Or, pour lutter contre la prolifération des faux médicaments et améliorer la santé des populations, il est essentiel de se doter d’une production locale.» Inaugurée en avril dernier, l’usine Cinpharm se compose de trois unités de fabrication : formulation générale, antibiotiques bétalactamines et solutés massifs. Le site comprend également deux laboratoires d’analyse et de recherche, ainsi qu’une unité de traitement des déchets et eaux usées.
Vigilance et répression renforcées
Plus globalement, au niveau mondial, qui sont les «narcopharmaciens» ? Où se trouvent leurs bases de production ? Quels sont les moyens dont disposent les gouvernements pour combattre cette nouvelle criminalité ? Si les intervenants présents lors du colloque n’ont pas élucidé la question des origines de ce trafic, ils ont exposé les principales mesures de contrôle et de répression mises en œuvre. Pour le professeur Marc Gentilini, délégué général de la Fondation Chirac, «la lutte doit se concentrer au niveau régional, via des unités de contrôle de qualité plus sophistiquées. Il faut également accentuer les contrôles des médicaments à leur entrée sur le territoire. » Sur le plan pénal, le Conseil de l’Europe a élaboré la convention Medicrime. Lancée cette année, elle doit favoriser la coopération entre douaniers, policiers et services sanitaires par-delà les frontières. Ce texte devrait être signé par les Etats membres d’ici au mois de mars 2011.
Contrefaçon et Internet
Dans l’Hexagone, la situation est différente. Comme l’indique Didier Houssin, directeur général de la santé,
«aucun médicament falsifié n’a été retrouvé jusqu’à présent en France dans le circuit de distribution légal». Si la chaîne de distribution autorisée reste à l’abri des contrefaçons, les menaces sont bien réelles et proviennent d’un circuit beaucoup plus délicat à réguler : Internet. Si notre législation y interdit la vente de médicaments, en quelques clics, l’internaute a accès à des milliers de pharmacies en ligne, qui proposent à des tarifs attractifs des médicaments du dysfonctionnement érectile, des produits amincissants ou des antidépresseurs. Le tout sans ordonnance et livré par la poste.
Pour tenter d’endiguer ce phénomène, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) et l’ordre des pharmaciens ont édité un guide à l’usage des pharmaciens intitulé Médicaments et contrefaçons. Objectifs ? Sensibiliser et impliquer les professionnels dans la lutte contre la contrefaçon. L’Ordre a également entamé une réflexion sur la mise en place d’un portail permettant l’accès à des « cyberpharmacies », une sorte de sites officiels qui seraient adossées à des officines réelles.
A plus grande échelle, Interpol a lancé dans 45 pays européens (dont la France), entre le 5 et le 12 octobre, une vaste opération de lutte contre la criminalité pharmaceutique sur Internet. Ce qui a permis la saisie
d’un million de pilules illicites ou contrefaites et l’interpellation de 76 personnes. « La gamme des faux médicaments a considérablement évolué ces dernières années, analyse Aline Plançon, coordinatrice de l’opération. Avec cette dernière saisie, toute la palette des médicaments est concernée, des produits contre les dysfonctionnements de l’érection aux antibiotiques en passant par les somnifères, les antidépresseurs et les traitements contre le cancer et le diabète.»
Hasard du calendrier, le 14 octobre, l’Afssaps communiquait ses chiffres de pharmacovigilance consécutifs à la prise de médicaments achetés sur la Toile. Une quarantaine de cas ont été signalés depuis 2001. Sur 38 cas recensés, 11 concernaient des achats de produits amaigrissants, 3 des anabolisants stéroïdiens, 8 des produits stimulants ou défatigants, notamment à base d’hormones (DHEA, mélatonine, prégnénolone…). Selon l’OMS, près de 50 % des médicaments vendus via Internet seraient des contrefaçons.
Olivier Valcke