La pilule des médicaments en libre accès passe mal

« Retour aux actualités 17 Février 2011 - Actualité Société

La pilule des médicaments en libre accès passe mal

Plus de 300 médicaments sont disponibles en libre accès dans les pharmacies. Un marché que les magasins E.Leclerc veulent récupérer. À grand renfort de publicité et de promesses de prix cassés.

 

Dans quelques années, dans les rayons des supermarchés, entre les conserves et les bottes de poireaux, des boîtes de médicaments. Pilules, gélules, gouttes, sirops. Des remèdes à déposer dans son chariot avec le même détachement qu'un paquet de pâtes. Le médicament comme bien de consommation courante, c'est la caricature que les pharmaciens s'esquintent à raturer.
La dernière campagne de publicité des magasins E.Leclerc lancée en janvier ravive leurs craintes. Devant les parapharmacies de l'enseigne, des affiches sur lesquelles une gélule reste en travers de la gorge d'un personnage. En dessous, l'argument commercial est résumé en une question rhétorique: «Vous avez peut-être payé ce médicament trois fois trop cher. C'est dur à avaler, non?»
Aujourd'hui, plus de 300 références, selon la dernière liste établie par l'Autorité française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) en juillet dernier, sont en libre accès dans les pharmacies. Baume pour le rhume, pastilles à sucer, comprimés pour soulager la douleur, des médicaments courants à la portée de tout le monde pour attiser la concurrence et la transparence des prix. «Ça n'a rien changé dans les modes de consommation: les patients continuent de demander conseil», assure Jean-Philippe Brégère, pharmacien à Soyaux et président du Syndicat des pharmaciens d'officine en Charente. Un échange primordial pour la santé du patient. «Si j'achète une caisse de whisky chez E.Leclerc, on ne va pas me dire de ne boire qu'un verre par jour», dégaine-t-il.
Une critique immédiatement taclée par Fabrice Schuhmacher, propriétaire du centre E.Leclerc de Cognac. «Pour que les laboratoires me livrent, je dois répondre de la présence de pharmaciens.» Un étage plus bas, dans le centre commercial, la parapharmacie, ouverte depuis 1996, est imbriquée entre une parfumerie et un restaurant.

Un badge à son nom épinglé sur son pull, Pierre y travaille depuis sept mois. Depuis que son officine a périclité à cause de soucis financiers. «Tous les jours, on vient me demander du Doliprane ou du Synthol. Quand est ce qu'on pourra enfin en vendre?» S'il a le même diplôme que ses confrères, il n'est pas inscrit à l'ordre des pharmaciens puisqu'il ne travaille pas en officine. Ce qui change tout pour Jean-Philippe Brégère, car «il n'a pas d'obligation de formation ou de code de déontologie à respecter»
 
Le prix comme argument phare
L'argument phare de la chaîne de grande distribution reste le prix, promis toujours plus bas. Avec pour caution le précédent des parapharmacies. Sur un site dédié (1), une étude compare les prix des crèmes et shampoings des parapharmacies E.Leclerc à ceux de pharmacies de la même ville. Banco pour le distributeur. Mais un groupement de pharmaciens en prend le contre-pied en démontrant l'exact inverse (2).
Yann Derrien a mené cette campagne de communication pour le regroupement d'officines Univers Pharmacie. Sur leur site internet lancé au début du mois, la pétition contre la vente de médicaments dans les grandes surfaces a déjà recueilli 5 000 signatures. «On se place sur le terrain de l'argumentation et de l'attaque. Les médicaments ne sont qu'un marché de plus. Ils savent que les gens iront acheter leur viande, leur lessive et leurs médicaments en même temps.» Et de citer l'Italie où E.Leclerc vend déjà des médicaments. Mais «la boîte de Nurofen est à plus de 5 euros contre deux fois moins en officine». Un exemple brandi comme une victoire qui revient sur toutes les lèvres.
 
Les pharmacies à la peine
«C'est un article sur combien? Si on est 50% moins cher sur tous les autres?» Fabrice Schuhmacher sort les arguments commerciaux. «Ils ne l'ont pas faite à Cognac cette étude, je peux vous le garantir.» Les clients abondent dans son sens. Les bras chargés à la sortie de la parapharmacie, Josiane résume l'avis général: «Je suis favorable à ce qu'ils puissent vendre des médicaments. Ce sera moins cher, c'est sûr.»
Une fuite de la patientèle qui effraie Magali Aupetit. Pharmacienne à Chazelles, elle sait qu'elle ne pourra rivaliser car «les labos ne font pas les mêmes ristournes aux petites pharmacies rurales qui commandent 10 boîtes qu'aux grands groupes qui en achètent 1 000». Et d'assurer que depuis des années, elle n'a pas augmenté ses prix et a revu ses marges à la baisse. «En fragilisant l'économie officinale, c'est tout le maillage territorial qui sera détruit.»
(2) www.semoquerdumonde.com


Des déremboursements en cascade

Comprimés pour le mal de gorge, sirop pour la toux, patchs de nicotine, gel pour soulager les rhumatismes... Autant de médicaments dits «de confort» qui ne sont plus remboursés par la Sécurité sociale. Et depuis 2003, la liste s'allonge. Conséquences: la TVA passe de 2,10% à 5,5% et «les labos augmentent leurs prix dans la foulée parce qu'ils savent qu'ils vont en vendre moins», analyse Magali Aupetit, pharmacienne à Chazelles. Et de citer le prix du magnésium qui «est passé du simple au triple».

Des «vignettes orange»ont été introduites en 2006. Une subtilité qui permet de baisser le remboursement de certaines substances à 15%, «ce qui présage ensuite un déremboursement complet». Des prix aléatoires que le collectif des pharmaciens en colère, que Magali Aupetit représente en Charente, aimerait voir encadrés. Citant l'exemple du livre, des courriers ont été envoyés aux députés pour leur demander d'agir. La pharmacienne ne se voile pas la face, elle sait «que le plus dur sera de convaincre les laboratoires». Et de leur faire entendre cette phrase: «Notre santé a un coût mais n'a pas de prix.»
 
© Photos Majid Bouzzit

Julie Koch - Tous droits réservés (2011) La Charente Libre

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