Pharmacien au cœur d’un quartier sensible

« Retour aux actualités 15 Février 2012 - Actualité Portraits/Reportages

Pharmacien au cœur d’un quartier sensible

Population défavorisée, quartier insalubre, zone urbaine sensible, no man’s land… » A lire dans la presse les articles qui lui sont consacrés, le quartier de l’Alma, à Roubaix (Nord), jouit d’une réputation peu glorieuse. Il est vrai qu’avec plus de 40 % de chômage et les trois quarts du territoire classés en zone urbaine sensible (ZUS), l’Alma ne fait pas rêver. Pire, le quartier a longtemps fait fuir. « C’est la rue la plus pauvre de l’une des villes les plus pauvres de France, renchérit Laurent Taleux, pharmacien installé dans le quartier depuis 1988. L’Alma a une très mauvaise réputation. Certains disent même que c’est le Bronx ! » Ambiance.

Passé la première impression, le quartier de l’Alma tord le coup aux rumeurs urbaines. Malgré les façades délabrées, la rue est animée et les commerces sont légion. Entre la Maison de l’emploi et les bureaux de la Redoute, la pharmacie de l’Alma, facilement identifiable par sa croix verte lumineuse, dénote.

La zone franche urbaine, une récompense après dix ans d’exercice

Deux larges vitrines épurées, sept postes de vente au comptoir pour répercuter rapidement les demandes, deux larges fauteuils pour faciliter l’attente des personnes âgées, des écrans publicitaires, un mobilier moderne savamment éclairé… Alliant confort et réactivité, l’intérieur de la pharmacie contraste avec l’animation débordante de la rue. Laurent Taleux le reconnaît sans détour. Si sa pharmacie est aussi accueillante aujourd’hui, c’est en partie grâce au statut de zone franche urbaine (ZFU), dont il a été l’un des premiers commerçants à bénéficier, en 1997. « Abattement de charges sur les salaires, exonération sur une partie des bénéfices – les 40 000 premiers euros sont exonérés d’impôt –, exonération sur les taxes professionnelles… avec le recul, je peux dire que le dispositif de ZFU a été un formidable cadeau venu récompenser dix années d’exercice dans un quartier difficile. »

Sorti de la ZFU en 2002 (le dispositif dure cinq ans), Laurent Taleux a utilisé ces aides substantielles comme leviers de croissance : achat de trois robots, embauche de personnel, extension de la pharmacie, extension des horaires… et surtout octroi d’un repos bien mérité. « Les quinze premières années ont été difficiles, constate Laurent Taleux. Je travaillais 65 heures par semaine, j’effectuais seul les gardes, ce que je continue d’ailleurs à faire… Le statut de zone franche m’a permis de souffler un peu. »

Malgré un environnement social difficile, la clientèle demeure fidèle

Si le classement en ZFU a été un coup de pouce précieux pour le développement de son activité, Laurent Taleux tient à réaffirmer son attachement au quartier : « J’étais là avant la zone franche, j’y suis resté après. Au regard des habitants du quartier, c’est important. Ils ne me considèrent pas comme un profiteur ou comme quelqu’un de passage. Certains n’ont pas joué le jeu. Des médecins se sont installés puis sont repartis cinq ans plus tard quand le dispositif touchait à sa fin. »

Au fil des ans, le pharmacien a tissé des liens privilégiés avec la population, a été convié à des baptêmes, des mariages et de nombreuses fêtes familiales. « Ici, nous ne sommes pas confrontés à une clientèle de centre-ville qui papillonne d’une pharmacie à l’autre sans approfondir les relations avec l’équipe officinale, observe Laurent Taleux. En plus, comme la majorité de la population de Roubaix est d’origine étrangère, il y a de réelles attaches familiales. Les jeunes qui partent reviennent tous les jours voir leurs parents. » L’insécurité du quartier ne serait donc que pur fantasme ? « Bien sûr, l’insécurité et la criminalité sont plus fortes qu’ailleurs mais il ne faut pas virer dans la paranoïa. En vingt-cinq ans d’activité, je n’ai jamais été braqué ni cambriolé. »

Des pathologies rares et quelques clients « sensibles » à gérer

Ce n’est pas Laurent Taleux qui nous contredira: l’activité officinale en zone urbaine sensible n’est pas la même qu’ailleurs. Certaines particularités ne sont pas forcément incitatives. Ainsi, confronté à la recrudescence de vols, Laurent Taleux a dû installer des caméras et des portiques de sécurité. Un dispositif de surveillance qui en a dissuadé plus d’un. Autre problématique : la surreprésentation de patients toxicomanes au comptoir. « Comme dans tous les quartiers défavorisés, la drogue fait des ravages. Même si cela ne représente pas la majorité de ma clientèle, c’est une population très présente qui nécessite un maximum d’attention, note Laurent Taleux. La création de traitements de substitution à la fin des années 1990 a toutefois changé la donne. Les toxicomanes sont considérés comme des malades et plus comme des marginaux. » Gestion du stress, accueil au comptoir, importance du dialogue… Pour gérer au mieux cette clientèle délicate, le titulaire propose régulièrement des formations sur mesure à ses collaborateurs : « L’habitude fait le reste. Quand quelqu’un est sous méthadone, il vient chercher son traitement toutes les semaines. Si au début, il peut y avoir des accrochages, rapidement une relation de confiance s’installe. »

La pauvreté qui frappe la population fait également resurgir des pathologies comme la tuberculose. Le pharmacien est également confronté à des cas de gale sévères ou de malnutrition. « Il arrive souvent que l’on doive diriger des enfants atteints de pathologies sévères vers les urgences. Ces dernières années, j’ai également rencontré deux cas de mal de Pott, une tuberculose osseuse particulièrement dangereuse. » Laurent Taleux salue également la création de la couverture maladie universelle (CMU) en 1999, qui a mis fin à la stigmatisation des patients pauvres. « Avant, ils arrivaient avec des feuilles jaunes facilement identifiables. Désormais, tout est intégré sur la carte Vitale. Cela pacifie aussi les relations avec les clients. »

Au final, Laurent Taleux n’échangerait pour rien au monde son officine avec celle d’un quartier plus favorisé : « L’Alma est un village. Ici, tout le monde se connaît. Après vingt-cinq ans sur place, les habitants ont un certain respect, de l’estime même pour leur pharmacien. Après tout, nous sommes leur premier contact dans la chaîne de soins. Et puis, ici au moins, on a l’impression d’être utile, de réellement faire notre métier. » Une famille vient d’entrer dans la pharmacie. Des « Bonjour, monsieur le pharmacien » fusent, Laurent Taleux fait la bise à la mère de famille, prend un bébé dans ses bras. Il n’y a aucun doute, il est ici chez lui.

Olivier Valcke

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